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Laurence Cossé : entretien

Le Mobilier national se situait dans le milieu de la
culture, Le coin du voile dans celui
de la religion, La femme du premier
ministre dans celui de la politique et Le 31 du mois d’août parlait
beaucoup des médias. Avec Au bon roman,
qui vient de paraître, Laurence Cossé entraîne son lecteur dans le monde des
livres.
Comment l'idée du sujet de votre nouveau livre Au bon roman
vous est-elle venue ?
Voilà des années que je me dis : j’aimerais ouvrir
une librairie qui ne serait pas tout à fait comme les autres. Il n’y aurait là
que des romans et uniquement des chefs-d’oeuvre. Cette librairie s’appellerait
« Au bon roman ». C’est la lectrice en moi qui fait ce rêve. Je me
demande si cette librairie pouvait être viable – je pense que oui. Je ne suis
jamais passée à l’acte ; alors, faute d’avoir ouvert « Au bon
roman », j’en ai imaginé l’histoire. C’est tout simple.
Cette librairie, ce
rêve, est peut-être aussi une suggestion ?
Les romans sont toujours des idées qu’on lance – je tiens
au mot idée. Ce serait magnifique que quelqu’un reprenne la proposition. Plus
que magnifique, passionnant. Comment l’entreprise serait-elle reçue ?
Serait-elle rentable ? Dans une
ville comme Paris, oui, j’en fais le pari. Je crois qu’il pourrait y avoir
suffisamment de lecteurs fous de romans pour former une masse critique, un
nombre suffisant de clients. Les amateurs de roman sont las de se faire
présenter comme équivalents des livres dont certains sont des merveilles et
d’autres non.
D’emblée, on entre
dans votre livre, avec ses attentats qui font froid dans le dos, comme dans un
roman policier. Puis l’enquête commence, avec son déroulé de faits précis. La
fin en appelle davantage à l’émotion, me semble-t-il, et le “je” s’impose et
trouble.
Il y a bien quatre parties dans ce roman, mais qui se
succèdent logiquement. Ce récit n’en a pas l’air – c’était le jeu – mais il est
chronologique. L’action se passe en quelques mois. Le libraire est averti des
meurtres, il en informe son associée et mécène, et tous les deux vont se
confier à un policier. Leur récit dure quelque deux heures – quatre cents pages du roman – après quoi le
temps retrouve sa vitesse ordinaire, l’intrigue se poursuit.
Le “je” apparaît dès la fin de la page 2, puisque tout
cette histoire est rapportée par un narrateur dont on ignore qui il est.
Quelqu’un raconte quelque chose que quelqu’un d’autre lui a raconté, mais dont
il a été témoin, dans une certaine mesure, et à quoi il a pris part. Je me suis
inspirée des Mille et une nuits, qui
tressent le style indirect avec le style direct de façon extraordinairement
fluide. Vous voyez le genre : « J’étais chez le marchand d’olives
quand est arrivé un caravanier qui s’est exclamé : vous n’imaginez pas ce
qui vient de m’arriver… »
Plusieurs registres coexistent dans ce type de roman, il y
a pluralité de points de vue, pluralité d’actions. Le roman est un art
complexe, ambigu, et à ce titre très proche de la vie même. Le lecteur en est
co-auteur. Il ne lit pas toujours de la même manière, tantôt il se laisse
porter, tantôt il s’interroge, tantôt il anticipe ou il invente. L’auteur joue
avec lui.
En l’occurrence, effectivement, le “je” qui rapporte
l’histoire se fait plus présent au fur et à mesure que le livre avance. La
question de son identité est comme une intrigue annexe.
Dans cette librairie, "Au bon roman", on trouve des auteurs que vous aimez. Vous les citez.
Une des raisons qui m’ont poussée à écrire ce roman, la
raison principale peut-être (l’auteur n’est pas le mieux placé pour savoir ce
qui le fait écrire), était de rendre hommage à quantité d’auteurs de
merveilleux romans. Ce livre est un bouquet d’hommages. Cela m’a enchantée de citer beaucoup de ceux
dont j’aime infiniment les écrits.
Beaucoup, mais pas tous, bien sûr, pas le quart de ceux
que j’admire. J’ai dû me plier à la contrainte du temps, le moment où se
déroule le roman, sa durée, entre janvier 2004 et avril 2006. Ainsi, je n’ai
pas cité certains auteurs que j’admire parce qu’ils n’avaient pas encore publié
à l’époque, par exemple Vincent Delecroix.
Les huit auteurs désignés
pour choisir les romans qui seront en vente à la librairie sont-ils des écrivains
réels et vivants ?
Oui et non. Plutôt non. Ce sont des personnages de
fiction, des archétypes. Ils empruntent quelques uns de leurs caractères à des
modèles que m’a fournis la réalité, mais ces modèles ne sont pas forcément des écrivains :
une mère de famille nombreuse peut très bien être transformée en militaire ou
un ministre en évêque. Que l’on ne compte pas sur moi pour dire à qui
appartiennent les expressions de l’un ou la démarche de l’autre. On m’a
toujours dit que j’écrivais des romans à clé. Je le nie, mais sans être crue.
Certains lecteurs cherchent obstinément des clés, et le pire, c’est qu’ils en
trouvent, auxquelles en général je n’avais pas pensé ! Ainsi les jésuites
– à ce que m’ont dit certains d’entre eux – ont-ils vu dans chacun des
personnages de mon roman Le coin du voile, inspiré en effet de
leur compagnie, tel ou tel de ses membres, alors que mes modèles avaient été un
mien cousin, des relations, des personnages de la vie publique. Tant qu’à
écrire de la fiction, ce serait dommage de se borner à décalquer la réalité. Un
des intérêts du roman, c’est justement de repousser les limites du réel.
Le ton que vous
employez est mordant. Vous parlez de calomnie, de propagande… le pamphlet n’est pas loin.
Je parle un peu de complot et de manoeuvres, et beaucoup de
paresse de l’esprit, de conformisme du jugement, de partis pris idéologiques –
toutes ces formes sournoises de confusion qui aboutissent à la perte de la
qualité critique et, ultimement, au désintérêt pour le roman. L’ennemi, c’est
la confusion. La critique passe son temps à parler de vessies comme si c’était
des lanternes, le lecteur finit par être perdu. Les valeurs ont été
déboulonnées par le relativisme ambiant : tout se vaut, il n’y a de vérité
que subjective…, la valeur littéraire comme les autres. Dans ce roman je prends
le contre-pied, en plaidant sans détour pour la qualité littéraire. Inutile de
rentrer dans des détails de philosophie esthétique, tout le monde comprend ce
que j’entends par là.
Votre style est
fluide et votre livre très clair.
C’est la moindre des courtoisies de la part d’un auteur
que d’être accessible. Il me semble qu’on a un devoir de netteté quand on
traite d’un sujet actuel et important. Mais clarté ne veut pas dire simplisme.
J’ai cherché à confronter dans le même roman les termes contradictoires du
débat. Les idées sont incarnées par des personnages, certains parfaitement
visibles, d’autres masqués. Le roman, pour moi, c’est d’abord la forme, le
travail du style et de la structure, mais pas seulement. J’aime dans le roman
qu’il inclue tous les arts, la musique, bien sûr, les images, l’architecture,
la sculpture aussi, avec les pondérations qui font que cela « tient
debout » ou non, mais encore les idées, la politique, l’éthique. C’est le
plus hybride de tous les arts, voilà sa force. J’aurais pu écrire un essai sur
le sujet de la démagogie littéraire et des ravages du relativisme, je préfère
la forme roman, plus libre, plus joueuse.
Vous aimez introduire
une intrigue policière dans vos livres.
Je dirais plutôt pseudo-policière. Depuis mon troisième
roman, certains soutiennent que j’écris des romans policiers. Ce n’est pas mon
avis, et je m’en suis défendue (ce qui m’importe, à vrai dire, c’est qu’on ne
m’assigne pas un genre et un seul ; la question du genre ne m’intéresse
pas, je n’y pense jamais ; chaque roman est un genre à lui seul, avec son
ton, son économie). Un jour, un journaliste à France-Culture a tranché :
« Laurence Cossé est un auteur de roman policier qui s’ignore. »
Alors, pour jouer, j’ai pastiché le polar. Mon premier cadavre, c’était dans Le 31 du mois d’août. Dans Au bon roman, pour la première fois je
fais apparaître un commissaire de police. L’intrigue para-policière permet
d’apporter de la vivacité, une dramaturgie.
C'est Le coin du voile qui vous a fait connaître. Votre humour a
plu. Au bon roman semble plus sérieux.
Ce n’est pas parce que l’on adopte un ton ironique que
l’on n’est pas sérieux, et vice-versa. Le
coin du voile est le plus farce et le plus grave de mes romans. Je n’aime
que la conjugaison des contraires, le tragi-comique, le doux-amer, etc. À la
vérité, là encore, je n’y pense pas a priori. C’est le déroulement du roman qui
commande le ton et les ruptures de ton, les rythmes, les ellipses. Je ne me dis
pas : tiens, là je vais mettre une pincée d’humour, ou allons, un peu de
sérieux ici rendrait bien.
Au bon roman... le titre de votre livre a quelque chose de suranné. Et pourtant, il
est très ancré dans le monde contemporain.
La critique sociale et les questions politiques sont au coeur
de ce que j’écris. Ce roman-ci est un
roman non réaliste inscrit dans la réalité. L’enjeu en est le pouvoir sur les
esprits à travers les publications, la démagogie éditoriale. Mais quant on a
dit cela on n’a pas dit grand-chose du roman, qui est surtout l’histoire
d’Ivan, de Francesca, et de quelques autres personnages d’aujourd’hui, avec
leurs attentes, leurs amours, leurs destins.
Le Figaro littéraire
dit de vous, en 2001, à propos du Mobilier national :
« Elle a la plume légère et l’esprit explosif. » Placez-vous ici
aussi votre petite bombe ?
Il s’agit de prendre position, bien sûr. Il est question de la cité, des valeurs, des moeurs, du pouvoir. J’ai toujours écrit des livres “dans” mon temps et “pour” mon temps. Je crois que la fonction du romancier est de réfléchir son temps, dans les deux sens du terme réfléchir, le sens optique, donner à voir, et le sens politique, penser (ou tenter de penser) son temps. Mais il ne s’agit pas de démolir. Si je dénonce ici, c’est pour promouvoir là. L’important est de mettre en lumière ce qui est beau, ce qui est valable et n’est pas connu comme tel, dans Au Bon Roman des romanciers d’aujourd’hui remarquables et insuffisamment fêtés. Hommage est le maître mot de ce livre.
Propos recueillis par Anne-Marie Hugues.
Notes Bibliographiques février 2009
Le : 19/02/2009


